Réveil difficile et mauvais roman
Dette publique, canicules, pouvoir d’achat en berne, inquiétudes en vrac, émeutes urbaines… C’est souvent dans la littérature que l’on peut prendre du recul, réfléchir et se raconter le bon roman.
Éric Vuillard, prix Goncourt 2017 pour l’Ordre du jour (Actes sud) nous avait prévenu avec deux romans, 14 juillet (2016) et la Guerre des pauvres (2019) en traversant les siècles des émeutes urbaines européennes.
Hélène Maurice, autrice d’un second roman à paraitre demain 23 octobre aux éditions Waiting for Hippies sous le titre très signifiant, Le mauvais roman, commente les émeutes du 17 octobre dans sa chronique L’art de faire mentir le réel, (maurice.helene@yahoo.fr).
Écoutons d’abord Éric Vuillard dans 14 juillet :
La nuit du 13 juillet 1789 fut longue, une des plus longues de tous les temps. Personne ne put dormir. Autour du Louvre, de petits groupes erraient, mutiques, dans une sinistre maraude. Il faisait une chaleur écrasante ? Ce fut l’un des plus beaux étés de tout le siècle. Un des plus chauds aussi. La nuit les jeunes sortaient fouiller la ville ; c’étaient de longues tournées depuis les faubourgs. Il fallait quitter sa mansarde, son pieu… Chacun sortit, comme on fait à cet âge, très vite, dans rien prendre. Beaucoup de parisiens ont à peine de quoi acheter du pain. Le pays n’est pas pauvre… Le profit colonial, industriel, minier, a permis à toute une bourgeoisie de prospérer. Les riches paient peu d’impôts ; l’État est presque ruiné, mais les rentiers ne sont pas à plaindre.
Un écho venu de deux siècles en arrière nous interpelle et nous interroge : qu’y a-t-il de nouveau aujourd’hui ?
Remontons la machine à explorer le temps, toujours avec Éric Vuillard dans son roman La guerre des pauvres : On veut des histoires, ça éclaire dit-on ; et plus l’histoire est vraie, mieux on l’aime. Mais les histoires vraies, personne ne sait en raconter.
Nous sommes en 1380, le Parlement anglais vient de voter la Poll tax et les paysans se soulèvent. Les routes sont coupées, les châteaux brûlent, et ça se propage dans le Kent, le Norfolk et le Sussex… Les insurgés exigent de parler au roi. On en appelle à lui. Il est le dernier garant sur terre de la justice, c’est ce que l’on croit. Le roi va venir parler au peuple. Mais il ne vient pas. Les insurgés pénètrent dans Londres… Ils courent par les rues…Ils veulent, dit-on détruire la société. Les nuits sont pleines de fêtes, d’alcool et de musique, la vie passée semble se dissoudre, l’autorité s’effondre. Le palais le plus prestigieux d’Angleterre, celui du duc de Lancastre, oncle du roi est attaqué et incendié. Les meubles et les tapisseries sont arrachés et jetés à la Tamise dans une liesse indescriptible.
Le sacré disparait lorsque la justice ultime prend parti… Le roi est nu !
Encore une autre histoire ?
Celle du soulèvement de l’Homme ordinaire en 1525 à Mulhouse et ailleurs, en Thuringe, en Hesse, en Saxe…
La guerre avait commencé par les paysans en Souabe, près du lac de Constance. Elle se propageait en révoltes urbaines et ouvrières. Un prédicateur, Muntzer, s’était adressé au pauvre homme et tenta de fédérer la foule des mécontents en demandant aux comtes de s’humilier devant les petits. II dit qu’il représente le peuple et que le peuple est Dieu. Il est la jonquille et le chardon, l’ortie et la sève.
Et aujourd’hui ? Le 17 octobre, que s’est-il passé de nouveau, nous interpelle Hélène Maurice ?
Ah, les émeutes ! Elles ont ceci d’embarrassant qu’elles mettent parfois en pièces les récits que nous avions patiemment élaborés pour nous dispenser de regarder le monde.
Il arrive que les marchandises emportées ne soient pas du pain, mais des baskets, des téléphones et les accessoires luxueux d’un capitalisme mondialisé dont les émeutiers, loin de vouloir abolir les mirages, convoitent les symboles. Il ne s’agit pas de nier les causes sociales des violences, ni de prétendre que tous les émeutiers seraient mus par les mêmes ressorts. Il s’agit de refuser qu’une explication se transforme en absolution, qu’une grille de lecture devienne un écran posé devant les actes. Car le plus singulier, dans cette affaire, est peut-être moins la violence elle-même que l’empressement de certains à lui fabriquer une légende qui les rassure.
Hélène Maurice a lu Clément Rosset, le philosophe qui a longuement réfléchi sur Le réel et son double (Gallimard 1976) et a suggéré qu’il ne se conforme ni à nos désirs ni à nos catégories.
Mais que se passe-t-il lorsque chacun préfère son récit au monde qui le dément ? Et lorsque, pour sauver sa fiction, il exige des autres qu’ils y tiennent leur rôle ?
En 1789 les misérables, nous conte Éric Vuillard dans 14 juillet, parcouraient les rues en bandes, menaçaient les maisons où les bourgeois s’enfermaient ahuris et tremblants. Les boutiques des boulangers et des marchands de vin furent mises à sac. Des filles arrachaient les boucles d’oreille des passants. Bibliothèques, tableaux, tout est jeté à la rue.
Et conclut : Désormais la charité ne suffira plus.
Mais qui sont ces personnages qui attaquent les bourgeois ? qui cassent, volent et pillent ?
Face aux vagabonds d’une physionomie effrayante, des bandes de bourgeois circulent pour rétablir l’ordre ; et on pendit aux lanternes quelques pauvres, çà et là, que l’on achevait à coups de fusil.
La plupart sont des étrangers. Ils sont venus chercher du travail et s’agglutinent dans les faubourgs. Le pays d’où ils viennent parle le béarnais, le basque, le berrichon, le champenois, le bourguignon, le picard ou le poitevin, et même des sous-patois…
Qu’est-ce que c’est, une foule ? Personne ne veut le dire. Une mauvaise liste, dressée plus tard, permet déjà d’affirmer ceci. Ce jour-là à la Bastille il y a… des marchands de bestiaux, des cordonniers, des ouvriers du tabac, des journaliers, des charpentiers, des charrons, des corroyeurs, des tonneliers, des menuisiers, limonadiers, maçons, tapissiers, porteurs d’eau…
Paris est en 1789, une des plus grandes villes du monde. C’est une ville moderne, avec ses faubourgs, la misère qui s’agglutine autour d’elle, saturée de nouvelles et parcourue de rumeurs.
C’est une masse de bras et de jambes, un corps plein d’yeux, de bouches, un vacarme donc, soliloque infini, dialogue éternel…
La ville est un réservoir de main-d’œuvre pas chère.
On apprend beaucoup, à chômer. On apprend à trainer, à regarder, à désobéir, à maudire même. On y apprend que l’on n’est rien. Ça peut servir.
Les autorités constituées ont construit un mauvais roman, celui de l’ultra-gauche manipulée par un parti politique d’extrême-gauche avec un leader anciennement de gauche.
Le clocher de la mairie de Limoges a servi de symbole pour faire vibrer les Français au diapason des cloches de Notre-Dame et un suspect a été mis en garde à vue. De qui s’agit-il ? d’un pauvre ? d’un militant de la mouvance supposée des black-blocks ?
Wikipédia la défini ainsi : Un black bloc (ou « bloc noir ») n’est pas une organisation structurée avec un chef ou une carte de membre, mais une tactique d’action collective utilisée lors de manifestations.
Le suspect arrêté, ’Hodei C. D. a reconnu « avoir toujours eu une sensibilité écologique », de même que ses enfants, et avait expliqué que ses actions visaient à « sensibiliser » les gens aux multinationales et à « la destruction écologique actuelle ». Né en Espagne, cet homme serait, selon les enquêteurs, « connu pour ses liens avec le milieu anarchiste » et comme autonomiste basque dans les années 1980. Selon le journal El Pais, son frère, l’oncle d’Hodei C. D., aurait, par ailleurs, entretenu des liens avec l’organisation terroriste ETA, pour lesquels il aurait été arrêté en 1979.
Son avocat, Henri Braun, qui a également défendu son père par le passé, le décrit lui aussi comme un menuisier « timide » et « proche de la nature », qui a « une conviction écolo » mais n’est « pas particulièrement politisé ».
Se réveiller avec la gueule de bois en disant ne pas comprendre ce qui a surgi des faubourgs, ne pas comprendre mais condamner, comprendre et pleurer les dégâts, se demander pourquoi seuls les petits commerçants ont été vandalisés, les grandes marques du luxe pillées, les banques saccagées, les représentations étatiques ou les symboles des services publics mis à bas, les forces de l’ordre mise en désordre revient à nier le réel auquel nous nous cognons tous aujourd’hui. Celui du fossé des inégalités sociales que la puissance régalienne a cessé de combler. Mais pas que…
Interroger les baromètres sociaux des entreprises, décrypter les analyses d’opinion, scruter le sens des sondages?
Une vague de sidération s’est abattue sur le monde des entreprises. nous informe Mediapart: dirigeants de grands groupes, responsables d’organisations patronales ou patrons de PME : tous font part du même « accablement », de la même « stupéfaction ». Du week-end du 17 octobre 2026, ces dirigeants n’ont retenu que les scènes de chaos et de destruction, pas le malaise social qui s’exprimait contre la vie chère, les manques criants dans l’éducation ou dans les services publics. « Jamais je n’aurais cru voir un tel effondrement », confie un patron.
« Comment la police a-t-elle pu se planter autant sur ce week-end ? Comment est-il possible que le gouvernement n’ait rien vu venir ? Comment a-t-il pu perdre le contrôle à ce point ? Ils ont perdu tout contact avec le terrain », confie, médusé, un responsable d’un réseau de start-up.
Le roman de la start-up nation a-t-il brûlé dans les poubelles de l’histoire de la révolte sociale?
Autant de récits, de romans, d’histoires subjectives.
Y aurait-il un bon roman et un. mauvais roman ? ou bien tout simplement faut-il écrire le roman du désespoir et de l’espoir ?
Yves HALIFA
22 octobre 2026
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